BraudelJ’ai suivi de très près le débat qui s’est installé autour des notions d’identité nationale et d’immigration, suite aux propos du Ministère de l’Intérieur et actuel candidat à la Présidence de la République. Je suis admiratif de la réussite du procédé de Nicolas Sarkozy : arriver coûte que coûte à faire parler de lui. Est-ce que pour autant cela sert le débat et fait avancer notre République dans la désignation prochaine de son « chef » ? Je ne le crois pas. Car les idées avancées sont insidieuses et à l’encontre de ce qui constitue justement l’âme de notre pays.
Plus que vous proposez un nouveau papier sur les sorties médiatiques de Monsieur Sarkozy (voir ici sur ses bourdes), je souhaite simplement reprendre sur mon Blog une prise de position remarquable de l’historien Fernaud Braudel. Peu avant sa mort en 1985, il avait en effet parlé de manière très belle et très simple de l'identité nationale. En ces temps particuliers, où l'on attend que les candidats aient des réponses de tout sur tout ; je trouve qu’il est parfois heureux de s’en remettre à de "vrais grands hommes" de notre histoire qui peuvent par leur sagesse nous éclairer d’une autre manière. Je reprends donc deux passages de cette intervention que je trouve particulièrement juste et de circonstance par rapport à ce débat.

« Je crois que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. C'est un problème qui se pose à tous les Français. D'ailleurs, à chaque instant, la France vivante se retourne vers l'histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même. Renseignements qu'elle accepte ou qu'elle n'accepte pas, qu'elle transforme ou auxquels elle se résigne. Mais, enfin, c'est une interrogation pour tout le monde.

II ne s'agit donc pas d'une identité de la France qui puisse être opposée à la droite ou à la gauche. Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu'on s'amuse avec l'identité.

Vous me demandez s'il est possible d'en donner une définition. Oui, à condition qu'elle laisse place à toutes les interprétations, à toutes les interventions. Pour moi, l'identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent, le "brûle".

C'est justement cet accord du temps présent avec le temps passé qui représenterait pour moi l'identité parfaite, laquelle n'existe pas. Le passé, c'est une série d'expériences, de réalités bien antérieures à vous et moi, mais qui existeront encore dans dix, vingt, trente ans ou même beaucoup plus tard. Le problème pratique de l'identité dans la vie actuelle, c'est donc l'accord ou le désaccord avec des réalités profondes, le fait d'être attentif, ou pas, à ces réalités profondes et d'avoir ou non une politique qui en tient compte, essaie de modifier ce qui est modifiable, de conserver ce qui doit l'être. C'est une réflexion attentive sur ce qui existe au préalable. Construire l'identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça je suis tout à fait contre. »

(…)

« L'identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs ? Il y a des fantasmes et il y a autre chose. Si j'ai raison dans ma vision de l'identité française, quels que soient nos pensées, nos fantasmes, il y a une réalité sous-jacente de la culture, de la politique de la société française. J'en suis sûr. Cette réalité rayonnera ou ne rayonnera pas, mais elle est. Pour aller plus loin, je vous dirai que la France a devant elle des tâches qu'elle devrait considérer avec attention, avec enthousiasme. Elle est devenue toute petite, non parce que son génie s'est restreint, mais en raison de la vitesse des transports d'aujourd'hui. Dans la mesure où, devenue toute petite, elle cherche à s'étendre, à agripper les régions voisines, elle a un devoir : faire l'Europe.

Elle s'y emploie, mais l'Europe s'est accomplie à un niveau beaucoup trop haut. Ce qui compte, c'est de faire l'Europe des peuples et non pas celle des patries, des gouvernements ou des affaires. Et ce ne sera possible que par la générosité et la fraternité. »

Si vous souhaitez lire de plus larges extraits, le journal Le Monde a publié un article sur « L’identité française selon Braudel ».